Matin brun
Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre nous ?
Franck Pavloff, Matin brun

C’est l’éditeur qui met cette citation en exergue sur son site internet comme seule présentation de cette fabulette parue en 1998. De quoi s’agit-il ? Je reprends le résumé de Wikipédia : « L’État Brun, organisation politique fictive, interdit progressivement la possession de chiens ou de chats non bruns, pour des raisons officiellement scientifiques. Le héros du livre et son ami Charlie, ne se sentant pas concernés, trouvent des raisons d’approuver cette loi. Cependant, un nouveau décret impose l’arrestation de tous ceux qui auraient eu un animal non brun dans le passé, ainsi que leurs familles et leurs amis. Or les deux compagnons ont déjà possédé des animaux non bruns : un chat blanc à taches noirs pour le personnage principal et un labrador noir pour son ami Charlie. »
On trouve aussi sur internet cette précision dans plusieurs documents et pages : « Le titre fait référence aux « Chemises brunes », surnom donné aux miliciens nazis des SA. L’auteur a écrit cette nouvelle, comme un « coup de colère », après la révélation d’alliances de candidats avec le Front National au deuxième tour d’élections locales. »
L’Éducation nationale s’empara immédiatement du texte. De nombreuses classes de collège et même de lycée en rendirent sa lecture obligatoire. Ce fut un succès de librairie : deux millions d’exemplaires vendus aujourd’hui et l’éditeur revendique 18 traductions. L’auteur refusa de toucher ses droits et le livre fut vendu 1 €. Il fallait passer des commandes en nombre.
Que nous dit le livre ? Quelle morale tirer de cet apologue ? Tout simplement que le fascisme est monochrome, qu’il suffit d’habiller de brun qui l’on voudra avant de le traiter de fasciste. Le fascisme est tout simplement ce que le bon enseignement de l’Histoire nous aura désigné comme fasciste. Fascisme = nazisme. Il ne peut y en avoir d’autres. Le fasciste est un racisme. Ce qui n’est pas raciste ne peut être fasciste. Le fascisme ne peut être l’antifascisme, ce ne peut-être ce qui se revendique de l’antifascisme, pas celui qui lutte contre les discriminations que l’État a identifiées comme telles (allons Pasolini ! Assez de bêtises). Il suffit d’être contre le fascisme estampillé officiellement fascisme pour être antifasciste. Il suffit d’être contre le Front national pour être antifasciste, s’allier à lui de quelque sorte que ce soit, c’est devenir l’allié du fascisme. Le fascisme est le seul ennemi. C’est la seule chose contre laquelle il faut lutter. Être l’adversaire du Front national, c’est lutter contre le fascisme, c’est être antifasciste. Il suffit d’aller faire un petit tour à Oradour-sur-Glane pour être antifasciste, pour qu’il soit impossible à tout jamais d’être fasciste.
Ce matin, l’aube n’est pas brune, nous ne nous réveillons donc pas dans l’aurore fasciste. C’est même être fasciste de désigner fasciste ce qui ne peut être qu’antifasciste.
Combien de jeunes ont dû subir le matraquage de ce Machin brun comme beaucoup d’éditeurs – peut-être tout simplement jaloux du succès du livre – appelaient le livre en privé ? Mais, je doute fort que ce matraquage idéologique ait marché. On ne peut pas détruire l’enseignement de l’Histoire et demander aux éduqués d’en comprendre ses références.
Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre nous ? C’est pourtant la question qu’il faut poser ce matin. Aux acteurs et réalisateurs qui acceptent que leurs films soient diffusés dans des salles où il faut montrer un laissez-passer. Aux dramaturges et aux comédiens qui acceptent que leurs pièces soient jouées dans des salles où il faut montrer un laissez-passer. Aux éditeurs, aux bibliothécaires, aux écrivains qui acceptent que leurs livres soient rangés dans des lieux où il faut montrer un laissez-passer.
Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre nous ? C’est la question que j’aimerais poser à Alexandre Astier qui est écrivain, acteur, réalisateur, metteur en scène.
Il est où Léodagan, celui qui disait : « Moi j’réponds merde, en principe ça colle avec tout… ».
Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre nous ? C’est la question que je ne poserai pas à Franck Pavloff, c’est un vieil homme aujourd’hui. Mais, je reprendrai celle qu’il énonce dans l’interview ci-dessous (à partir de cinquante secondes) pour la poser à tous les écrivains, artistes, éditeurs, libraires, bibliothécaires, etc., tous antifascistes comme il se doit : « Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce que vous faites-vous quand on est pris dans l’engrenage des lois liberticides ? » Mais, le matin n’est pas brun ! me répondra-t-on ?
PS : je découvre que Franck Pavloff a écrit un livre intitulé Le Grand exil…
Hâte de découvrir ce livre. Étonnement il est d’actualité immense aujourd’hui. Bon image de ce qu’on vit sans même voir les visages (masqués) dont l’auteur de Matin Brun nous parlent dans cet interview.
Franchement le livre n’a que peu d’intérêt. S’il est d’actualité, c’est malgré lui. Et je suis certain que l’auteur ne l’écrirait pas aujourd’hui en réaction à notre actualité.
On peut écouter le livre ici : https://www.youtube.com/watch?v=JP_D0l9p_zA
Merci pour ce texte