En guise de présentation
L’époque actuelle me permet de me réconcilier avec moi-même. Le paradoxe n’est que d’apparence. Fils d’ouvriers communistes, très jeune, je me suis senti à la marge du monde. Mes parents m’avaient éduqué dans ce sens. Il y avait nous et il y avait eux, c’est-à-dire presque tous les autres, ceux qui n’étaient pas ouvriers. Et nous n’avions rien à faire avec eux. Le monde dans sa réalité bien concrète était une incarnation de l’ennemi, de ce qui voulait nous détruire ou du moins de ce qui ne nous voulait pas du bien. Le monde, ceux qui avaient le pouvoir, ne nous voulaient aucun bien. Il ne nous veut aucun bien : j’en suis à nouveau convaincu. J’ai pourtant tenté de me réconcilier avec lui, de collaborer. Je l’ai pris à bras-le-corps et pour ce faire j’ai trahi les miens. Je raconterai tout cela dans le détail, je ne cacherai rien. Ouvriers conscients, nous n’avions qu’un seul choix : combattre. Le monde avançait à une cadence qui ne correspondait pas à la nôtre. Il vivait et vit encore de l’éphémère, à la vitesse de la machine-outil, sur le rythme binaire production-consommation. L’ouvrier communiste savait qu’il n’y trouverait pas son compte. Une seule vertu à posséder : la patience, c’est-à-dire la confiance, la foi en l’Histoire. Ce monstre qui écrase les damnés de la terre mais qui lui donne ses lettres de noblesse quand le damné lutte, puisque « l’histoire est l’histoire de la lutte des classes ».
Le fascisme pseudo-sanitaire qui tente de s’imposer aujourd’hui – le fascisme et la guerre ont toujours été les ultimes recours du Capital pour se sauver – est une tentative de nier l’Histoire, cette Histoire de lutte des classes. Il s’agit de transformer l’homme en être biologique, en animal donc, et ainsi de lui nier ce qui le différencie de ce dernier. L’homme n’est pas un être naturel, il n’a pas de nature, sa singularité réside dans le fait qu’il est un être de culture, que chaque individu est la somme de ses rapports sociaux, qu’il est fait des Autres. Le Pouvoir veut nous persuader que l’homme n’est non pas un loup pour l’homme – parce que du loup quand on en parle, on en voit toujours la queue –, mais un virus pour l’homme. Il est au mieux un malade qui s’ignore, il est la proie de l’invisible. La « distanciation sociale » préconisée par le pouvoir n’est pas un slogan – parce que c’est un slogan politique – pris au hasard. Il s’agit d’éloigner l’homme (ou la femme) de lui-même, de l’acculer là où il ne s’y retrouvera pas, de lui faire entrer dans le crâne qu’il est un ennemi pour lui-même. Le Pouvoir se présentant alors comme le grand guérisseur.
J’ai essayé de me donner au monde tel qu’il n’était pas fait pour les miens et moi-même. Ce fut un échec logique puisqu’il aurait fallu que je fusse capable de nier qui j’étais, d’où je venais. Les leçons politiques de mon père étaient un vaccin avec multiples rappels. Il me l’avait inoculé dès l’enfance, j’étais immunisé contre le standard du monde, contre le monde standardisé. Je ne pouvais rien faire, je ne pouvais pas lutter contre ces anticorps. En fait, ce n’est pas vrai que je sois réconcilié avec le monde mais c’est le monde, un certain monde qui s’est réconcilié avec moi. Dans les manifestations de ces temps-ci, c’est plus qu’un pas que les autres font vers moi. Ils me tendent la main sans le savoir. Ils me disent que j’ai eu raison de « tenir », parfois bon gré mal gré, toutes ces années. J’ai été seul, trop souvent, même accompagné, heureusement avec des amis hors classe. Cette solitude est la rançon du transfuge de classe, du transclasse que je suis. J’expliquerai cela.
Écrire ces lignes, c’est reprendre langue avec le monde, ce monde à qui je n’ai jamais su vraiment parler. Je voudrais juste témoigner sur les quarante dernières années. Rien que cela. Parler de mes origines que l’on préfère cacher d’habitude, parler pour tous les disparus, les ouvriers. Le livre et la littérature seront fortement mis à contribution. Ce sont eux qui m’ont « sauvé » de ma solitude et de mes tendances extrémistes où me poussaient la politique. Littérature et politique sont mon Yin et mon Yang. Ils ne font pas vraiment bon ménage. Je parle d’expérience. Mais, un couple sans friction, sans dispute est un couple qui s’ennuie. J’ai besoin de la dispute.