Une invitation au voyage
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »
Guy Gebord, La Société du spectacle

Je voulais vous parler de Guy Debord et de la manière d’appréhender la lecture de La Société du spectacle que je relis une énième fois. Je me suis battu quelquefois consciemment, très souvent inconsciemment, contre ce livre. Contre sa pensée radicale. Mon professeur de Français de Première nous avait mis en garde contre l’abus de lecture. Il nous avait raconté l’histoire d’un de ses amis qui gardait continuellement Une saison en enfer dans sa poche. Il le lisait, le relisait à chaque fois qu’il avait un moment de libre, entre deux cours, à la cantine, soir et matin. Cette obsession l’avait poussé jusqu’au suicide. Je pense que mon professeur s’adressait à mon meilleur ami de l’époque et à moi-même ; deux Ardennais de seize ans qui découvraient chez leur illustre compatriote un être en rage et révolté contre le monde, comme ils l’étaient. Ils étaient toujours là, Les Assis , toujours assis cent ans plus tard, ceux-là qui « ont une main invisible qui tue ». Nous avions envie de nous rendre dans les cafés parisiens pour y monter sur les tables et envoyer tous les verres valdinguer en criant « Merde ! ». Nous étions habités, hantés par une souffrance sur laquelle Rimbaud mettait des mots. Rien n’avait changé en plus d’un siècle. Les bourgeois avaient toujours pour mission de faire crever la jeunesse. Mais, l’Éducation nationale ne contrôlait pas tout. Et, voilà qu’elle nous envoyait au bout de notre Pointe ardennaise désappointée,un jeune professeur, un Normalien, déjà agrégé à moins de trente ans, un catholique fervent, pratiquant. C’était son premier poste. Il lui avait fallu quitter son Avignon natal avec femme et enfants, quitter le milieu bourgeois d’où il était issu et faire près de 900 kilomètres pour venir se perdre dans les méandres de la Meuse. Dans les années 80, pas de GPS, pas d’internet. Et, il nous raconta qu’il avait eu beaucoup de mal à trouver Givet sur la carte. Lors de son voyage, il s’était perdu dans le sud des Ardennes que nous ne connaissions pas nous-même, jamais nos escapades dans cette direction ne nous menaient au-delà de Charleville-Mézières, et nous étions plutôt attiré par le Nord, la Belgique qui nous entourait au nord, à l’est et à l’ouest. Il nous suffisait de faire un pas dans l’une de ces directions hors des limites de la ville pour nous retrouver en terre wallonne.
Ce fut entre nous comme une rencontre surréaliste, et ce fut beau. « Beau comme une rencontre fortuite entre un parapluie et une machine a coudre sur une table de dissection. » Lautréamont. La littérature, telle qu’il l’enseignait, vivante, incarnée faisait émerger des eaux troubles de notre marais intérieur des monstres innommables. Seule la littérature pouvait leur donner une identité. René Char, Shakespeare et bien d’autres le hantaient littéralement, on les entendait écrire quand il déclamait leurs vers, leur prose. Il nous sauvait et il nous perdait dans le même mouvement. Nous ne pouvions pas vivre en poésie et seule la vie en poésie était possible. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Que dire alors quand on en a que seize ! On n’était vraiment pas sérieux, comme le bourgeois voulait qu’on le fût, et c’est pourquoi jamais je ne pus considérer la littérature comme un divertissement. Cependant, je crois que ce professeur n’avait fait que réveiller un volcan faussement éteint, un volcan qui attendait son heure. Ce volcan qui m’avait mené grâce à Jules Verne au centre de la terre. Voyage au centre de la terre fut pour moi le Premier Livre. J’avais peut-être dix ou onze ans quand je le lus. Ce n’était ni le ciel, ni la lune, ni les étoiles qui me feraient donc rêver. Mais, peut-être que si j’avais lu d’abord De la terre à la lune, il en eût été autrement. A quoi bon de telles suppositions ? L’important est ce qui fut et non ce qui aurait pu être. Et j’avais certainement déjà lu des récits d’aventures spatiales qui ne me firent pas le moindre effet. Je voulais descendre dans les gouffres où la vie grouillait et non pas me perdre dans le vide sidéral. L’en deçà plutôt que l’au-delà. Ici se trouve certainement un début d’explication à mon incapacité à croire en dieu. Ne nous dit-on pas que les voies du Seigneur sont impénétrables ? Jules Verne, lui, m’emmenait par la main jusqu’au plus profond de la terre. Ce qui avait poussé là le professeur Lindebrock et son neveu Axel était un livre du XIIe siècle écrit en caractères runiques qu’ils étaient parvenus à décrypter. J’aimais les mots bien avant d’aller à l’école. D’autres démontaient leurs jouets pour découvrir le secret qu’ils cachaient, moi, c’était dans le décodage de ces caractères mystérieux qui font un alphabet que je croyais pouvoir comprendre l’alchimie du monde. Les mots permettaient d’aller au-delà de la surface des choses. L’initié pouvait découvrir un monde dont le commun des mortels ignorait l’existence. Le Voyage au centre de la terre sacrait aussi l’union de la magie et de la science, du savant et du rêveur, des Anciens et des Modernes, de Dionysos et d’Apollon. Sans une bonne dose d’euphorie, d’enthousiasme, de folie, la science ne permettait pas à l’homme d’aller au-plus profond de lui-même. Le géologue, le paléontologue – géologie et paléontologie sont les deux sciences qui sont convoquées dans le roman – sans imagination ne voient pas plus loin que leur bout d’os ou de pierre.
Je n’ai jamais abandonné l’idée d’aller au centre de la terre. Et c’est certainement à cause de Jules Verne que seuls les textes qui m’aident à traverser le miroir accrochent ma curiosité. Le monde dans lequel on vit n’est qu’apparence. L’écriture est là pour faire la lumière sur le théâtre d’ombres dans lequel nous évoluons. Guy Debord nous invite dans La Société du spectacle à en visiter les coulisses, à regarder le marionnettiste plutôt que la marionnette, à nous faufiler dans les loges pour voir les acteurs se grimer, les voir nus sans costume, ni maquillage. C’est un livre dangereux, un de ces livres qui ne fait qu’exacerber vos souffrances quand vous êtes incapable de communier avec le monde. Un livre qui vous dit : « N’essaye pas, tu n’y arriveras pas ! C’est trop tard. Il ne fallait pas te faufiler ici ». Et pour vivre – ce que ce monde de fantômes, d’âmes mortes en peine appelle la vie –, on voudrait ne jamais l’avoir lu. Parce que la vérité dans un monde où règne le mensonge ne génère que douleurs.
Et soudain, aujourd’hui. Les titans nains ont cassé le miroir, ils ne se cachent plus. Hier, ils avaient fait de nous des spectateurs de notre propre non-vie. Thèse 30 de la Société du spectacle, par exemple : « L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout. »
Dépossédés de nous-même, sans identité, spectateurs, c’est-à-dire pauvres monades perdues sans cœur, ni âme, voilà ce que les titans nains pensent avoir fait de nous. Et les voilà vaccinant par charité les pauvres entités empêtrés dans leur biologie, les malades asymptomatiques que nous sommes. Il veulent nous libérer de nous-même et nous transformer en une suite de bits où il n’y a pas de place pour l’imperfection humaine, trop humaine. Puisque gouverner, c’est prévoir, il s’agit de ne laisser aucune part au hasard, à l’impromptu, à l’improviste, à l’inopiné. Il est trop complexe de traiter avec Philippe Menestret, disent-ils – et encore ils ne connaissent pas toutes ses tares, ses passions, ses faiblesses et ses vices –, alors le transformer en une suite binaire : 010100000110100001101001011011000110100101110000011100000110010100100000010011010110010101101110011001010111001101110100011100100110010101110100 * (c’est moi, je suis beau, non ?), permettra d’avoir la paix. Que nous ne soyons plus que le QRcode de nous-même ! N’est-ce pas tranquillisant de se présenter ainsi plutôt que d’essayer de se trouver une identité parmi les fragments d’êtres dont on n’arrive pas à recoller les morceaux ? Le monde de la séparation qui nous a séparés d’avec nous-même – alors que dire alors de notre séparation d’avec les autres ! –, nous offre ainsi le moyen de nous reconstituer. Voilà ce que nous sommes pour Eux, voilà ce que nous serons si nous ne rêvons plus de voyage au centre de la terre. Si nous n’y croyons plus.
* : si vous voulez vous amuser à vous binariser : https://usefulwebtool.com/fr/convertir-texte-en-binaire
Merci Philippe 🙏
Les titans nains – très juste. Ça me rappelle la citation de Tolstoï qui compare une personne à la fraction mathématique où le numérateur c’est ce qu’il est en vrai et le dénominateur c’est ce qu’il pense être.